Je vous engage à lire « Sur les chemins noirs » de Sylvain Tesson. Ce livre regorge de passages dont l’écriture est à couper le souffle, tellement les propos sont justes et le style adapté aux constats abrupts qu’il nous délivre : aussi abrupts, raides et parfois hasardeux que ces chemins de traverse qu’il parcourt avec force et courage et par lesquels il ne cesse de fuir pour mieux se retrouver et se reconnecter à l’essentiel ; ceci en plus d’entrevoir avec netteté la réalité de notre monde qui ne cesse de convulser et de foncer dans un mur, à un rythme si effréné qu’il n’en parvient plus, quant à lui, à voir et s’apercevoir de son propre désordre.
Comme il l’explique effectivement avec une grande clairvoyance – l’éloignement et la fuite permettant paradoxalement de voir avec plus de précision l’état des lieux en lambeaux de notre environnement – notre monde, notre société contemporaine et urbaine dérivent dangereusement pour en oublier l’essentiel : l’harmonie nécessaire avec la nature, avec le temps et avec les autres. A la place, nous massacrons la faune et la flore, nous sommes pris dans un torrent de vitesse, d’accélération, d’agitation continue, de gesticulations browniennes, de remplissage de nos agendas pour éviter de nous arrêter et de contempler l’ampleur du désastre qui embarque tout le monde vers une cascade abyssale et une chute vertigineuse et irréversible.
Face à ce constat, nous préférons décrocher, nous replier en zone arrière face à cet ennemi qui ne cesse de gagner du terrain ; nous baissons ainsi la tête vers nos écrans de téléphone, qui ne cessent en continue de nous gaver d’informations, de problèmes, de drames, de tristesses, de frustrations, de besoins et de tentations inutiles, mais dont on ne peut s’empêcher pour autant de s’emparer, du moins en partie. Nous sommes dans un jeu de Pac-Man et nous nous faisons rattrapés et progressivement dévorés !
Ainsi les écrans nous instillent dans l’esprit de mauvaises pensées, tels des poisons qui maintenant circulent dans notre esprit, « remodèlent la psyché humaine, […] s’en prennent aux comportements, […] injectent leurs bétabloquants dans la pensée. […] Nos vies transitent par les écrans, […] étant même possible que nous soyons en train de perdre notre pouvoir sur nos existences ». Ils annihilent les relations humaines directes, en présentiel ! Ils se « substituent à notre vie », la vraie, l’existence ; ils nous submergent d’un flot ininterrompu de mensonges, de déformations, d’illusions et de mirages inaccessibles qui nous font rêver puis tant souffrir insidieusement, goutte à goutte, post après post.
Selon le philosophe italien Giorgio Agamben, nous devenons ainsi « le corps social le plus docile et le plus soumis qui soit jamais apparu dans l’histoire de l’humanité ». Sauf que cet état possède bien un revers à la médaille : cette « évolution a accouché d’un mal être élevé […] ». Car comment maintenant, une fois rendu à ce point addict, garder la tête sur les épaules, comment ainsi percevoir la réalité qui nous entoure, comment avoir des relations directes et non par écran interposé, sans ce filtre, cet amortisseur, cette loupe, ce miroir déformant, cet accélérateur de particules ?
En résulte des situations décalées, improbables, sans réelles limites raisonnables, sans conscience que certains comportements sont devenus totalement déviants, ou simplement inappropriés, mais tellement généralisés et devenus banaux qu’ils nous entrainent vers une dérive sans limite. Ainsi, dans les transports en commun ces personnes qui téléphonent, haut-parleur à fond, voix haut perchée, sans aucune retenue ni présence d’esprit que c’est indécent, que cela gêne, que c’est irrespectueux. Et qui s’avise de dépasser ses craintes, voire sa peur de dire, de faire une remarque ou de faire comprendre par un simple regard sa désapprobation, que vous prenez le risque de voir en face surgir une réaction immédiate, épidermique et totalement disproportionnée, tel un fauve qui ouvre sa gueule et vous menace de ses cris et de sa mâchoire, prêt à vous sauter dessus pour vous dévorer, vous cogner ou pire.
La haine est au bord des lèvres, des poings, d’une lame éventuelle. La violence est tapie, aux aguets, à l’affut du moindre écart, de la moindre étincelle pouvant embraser cette intolérance à tout ce que l’autre ne pense pas, ne veut pas, vis-à-vis de toute frustration, même minime.
Les incivilités sont partout, généralisées, de plus en plus présentes. Chacun ne voit que par lui-même, pour lui-même. Tout est permis, mais à soi uniquement. Aucune contrainte, aucune contrariété pour soi, aucune excuse possible, aucun compromis envisageable. Quant aux autres, rien, hormis se taire et se soumettre à sa propre volonté individuelle. Le collectif, le corps social, le socle commun ont disparus dans ce torrent.
Malgré tout et dans un sursaut encore possible, relevons la tête, regardons autour de nous, regardons-nous avec humanité. Retrouvons des relations directes, authentiques, avec l’intention de nous entendre, de nous comprendre, de nous retrouver, de partager un moment, un regard, un sourire, une parole conviviale, chaleureuse, aimable tout simplement.
