Dans une scolarité, quelques trop rares professeurs vous marquent par leur intelligence, leur pédagogie, leur enthousiasme, leur intérêt sincère à l’égard des élèves dont ils se sentent responsables, mais également par leur capacité à vous révéler que vous êtes capables et que vous avez de la valeur, contrairement aux discours de tous les autres qui n’ont comme conséquence que de vous enfoncer en vous pointant vos seuls points faibles, forcément nombreux, qu’ils savent uniquement critiquer à défaut de savoir les inverser, faute de leur incompétence, de leur renoncement ou de leur résignation. Des professeurs atypiques, qui vous ont fait aimer leur discipline, vous ont ouvert les yeux et fait découvrir des notions, des concepts et bien plus encore, au-delà du champ des possibles, du moins ce que l’on en croyait.
Mon professeur de philosophie a été de cette catégorie exceptionnelle : un professeur que j’avais eu au collège, enseignant d’Education Manuelle et Technique ! La tête et les jambes, la réflexion et l’action, le domaine manuel et l’intellectuel ! Improbable quand nous l’avons découvert en terminal, car nous ne savions pas au collège qu’il y enseignait, d’autant plus cette matière aux antipodes de l’autre.
Ce professeur nous a ouvert les yeux, s’est mis à notre portée, nous a fait accéder à ces notions complexes avec simplicité, nous a révélé que nous aussi nous étions des philosophes, que chacun l’est ou peut le devenir un peu plus chaque jour.
Il nous a fait éclore notre esprit en germe et a été notre printemps éducatif : il nous a révélé que la beauté existe et que l’inutile est peut-être plus utile que le reste.
Un jour, il est ainsi arrivé avec un livre en main : « Les nouvelles orientales » de Marguerite Yourcenar et il nous a dit à peu près ceci : aujourd’hui, vous n’allez pas écrire, vous allez uniquement m’écouter. Ce n’est pas un cours, je vais vous lire une nouvelle, la première de ce livre : « Comment Wang-Fo fut sauvé ».
Il s’est assis sur son bureau en face de nous, et lui qui était déjà très grand a semblé tout à la fois prendre de la hauteur sur le quotidien et paradoxalement à cet instant se rapprocher tout près de nous, figeant les bruits et le temps, nous protégeant du reste, créant une bulle durant cette heure rien qu’à nous. Il a ainsi lu lentement, distinctement, avec beaucoup de pauses et de silences pour nous laisser le temps de partir avec lui dans cette histoire.
Pendant une heure, sans raison, il nous a emmené en voyage, hors du temps justement, hors du programme : ce fut l’heure peut-être la plus marquante de l’année. Une surprise, un cadeau, une respiration dans cette course au bac.
J’en ai retenu que la beauté pure existe, que des mots peuvent à eux seuls allumer de petites lueurs d’espoir, créer en soi des images, des tableaux, des paysages et ouvrir d’autres horizons. J’ai également appris ce jour-là, sans en prendre réellement conscience à l’époque bien évidemment, que tout est possible mais que tout est fragile et éphémère.
Ce professeur a semé en chacun de nous une graine, qui en moi a germée petit à petit : était-ce l’objectif ou bien souhaitait-il simplement ce jour là ne pas faire cours, se faire plaisir et nous le faire partager ? L’arbre qui a poussé en moi est celui de la tolérance, de l’importance de l’attention portée à l’égard des autres et de la primauté de l’entente entre les hommes, essentielle à cette vie sur terre, tellement fugace.
Plus tard, j’ai lu en entier cet ouvrage, découvrant les autres nouvelles et encore un peu plus cette belle leçon de vie distillée dans chacune. Je vous propose à ce titre deux beaux extraits illustratifs. Dans celle intitulée « Le dernier amour du prince Genghi » nous pouvons ainsi lire : « Je vais mourir, fit-il péniblement. Je ne me plains pas d’un sort que je partage avec les fleurs, avec les insectes, avec les autres. Dans un univers où tout passe comme un songe, on s’en voudrait de durer toujours. Je ne me plains pas que les choses, les êtres, les cœurs soient périssables, puisqu’une part de leur beauté est faite de ce malheur ». Dans une autre nouvelle intitulée « L’homme qui a aimé les Néréides » pouvons-nous également lire : « Il n’est pas sourd, répéta Jean Démétriadis en reposant devant lui sa tasse à demi pleine d’une onctueuse lie noire. La parole et l’esprit lui ont été retirés dans de telles conditions qu’il m’arrive de l’envier, moi l’homme raisonnable, l’homme riche, qui ne trouve si souvent que l’ennui et le vide sur ma route ».
Que la vie est belle, fragile, et que la réalité s’avère parfois cruelle : alors, faisons de cet instant passé ensemble sur terre un moment de paix et d’entente …
